Vaincre ou mourir

2 juillet 2008, les détenus ont été rassemblés, ils doivent être envoyés sur une position plus éloignée cette fois. Un premier groupe est transféré en hélicoptère ce matin. Les prisonniers traînent leurs chaînes et comme de coutume n’ont pas voix au chapitre. C’est avec un pincement au cœur, qu’Eliana regarde 12 embarquer. Combien de temps encore sera-t-elle prisonnière ? Survivra-t-elle à ce qu’on lui inflige ?

Lorsqu’Eliana s’était engagée chez les FARC, elle avait 15 ans. Attirée un peu par l’idéologie mais surtout par l’assurance d’un travail rémunéré, elle ne regrette pas. De toute façon, fille de paysan, elle n’avait rien de mieux à attendre.

Eliana préfère la surveillance des prisonniers à la protection des champs de coca. Elle n’y connait pas grand-chose en politique, et les dirigeants disent qu’il faut remplir les caisses. Alors, elle suit la discipline mise en place. Ne pas fraterniser, ne pas parler, ne pas les regarder dans les yeux. Ils ont un numéro, afin que les otages prennent conscience qu’ici, dans la jungle, ils ne sont que marchandise. Leur vie dépend de leur rançon. Régulièrement ils sont changés de campement. Pour brouiller les pistes, et limiter tout attachement avec les combattants.

Cela fait maintenant 8 ans qu’Eliana est clandestine. Elle se lève à 4h30 tous les matins. Telle une automate elle se rince le visage, s’habille, nettoie son fidèle compagnon, son AKM-47. Ce fusil d’assaut ne la quitte jamais. Elle allume le poste de radio. L’actualité, est le seul lien avec l’extérieur. Sa vie s’articule en sessions d’entrainement à l’aube, de longues marches, faire et défaire des campements. Parfois il faut se battre. Vaincre ou mourir, c’est ce qu’on lui répète sans cesse.

La vie dans la jungle est ardue. L’humidité vous colle à la peau, et vous fait suffoquer comme un asthmatique. Les serpents, les amphibiens dont certains très toxiques, sont tapis sous la végétation. Mais le pire ce sont les insectes. Ils ne vous laissent aucun répit. Pour eux, vous êtes une masse. Vous pouvez en tuez quelques-uns, mais les autres vous auront. Eliana s’y est habituée, elle sait comment se protéger. Les otages, des gens bien proprets, venus des villes, endurent péniblement ces nouvelles conditions d’existence.

Eliana vient de voir numéro 12 décoller. Même si elle a ôté des vies lors de combats, côtoyer les regards absents des prisonniers, lui est encore et toujours très pénible. Cela fait presque 7 ans qu’elle est détenue par les FARC. Les négociations sont plus longues que prévues. 12 parle mal pour une bourgeoise. Eliana se souvient de leur première altercation.

-numéro 12, voilà ta bassine, lave-toi !

-Si tu veux que je t’obéisse, tu m’appelles par mon prénom !

-12 lave-toi tout de suite, sinon tu seras punie !

-Ve te a la mierda ! De toute façon je serai punie, alors viens me laver toi. Vous m’enlevez ma liberté, vous m’humiliez à longueur de journée ! J’ai un prénom bordel !

-Et nous, tu penses qu’on est libre 12 ! A fuir comme des cucarachas dans ce trou vert ! Et à vous traîner comme des boulets !

-C’est ton choix, pas le mien !

12 a toujours réponse à tout. Et surtout elle n’a pas peur de le dire, peu importe le châtiment qu’elle subira. Eliana a malgré elle, une admiration pour cette femme dont la dignité est si souvent piétinée. Elle se souvient qu’après une énième tentative d’évasion, les camarades lui avaient mis les fers autour du cou. 12 avait été enchaînée à un arbre durant des semaines, comme un chien. Elle était isolée et à la nuit tombée rentrée dans un cabanon, comme un chien. Parfois, même privée de moustiquaire. Ce qui revenait à la donner en pâture aux invertébrés les plus agressifs du milieu.

Les tripes d’Eliana se retournent quand elle doit faire appliquer ce genre de décisions. C’est dans ces moments qu’elle se porte volontaire pour aller couper du bois, ou aider en cuisine.

Malgré le règlement stricte imposé, Eliana avait un jour cédé en voyant 12 prier.

-Toi qui prie ton Dios, s’il existait, tu ne serais pas ici.

-Ce n’est pas lui qui me fait ça, ce n’est pas lui qui m’a mise ici.

-Alors j’espère qu’il t’en sortira…

Abasourdie, 12 avait regardé Eliana et avait fait sa voix plus douce.

-Comment ?

-Tiens le coup. J’espère que tu sortiras d’ici vivante, j’espère que tu pourras revoir les tiens.

Depuis ce jour, 12 est plus docile avec Eliana. Peut-être a-t-elle reconnu la part d’humanité de sa gardienne ? Eliana se dit que si le bien et le mal peuvent cohabiter dans le même être, elle en est sans doute un exemple.

Dans l’après-midi, la communication se fait avec le 53° front de la guérilla. C’était un leurre ! L’hélicoptère était piloté par l’armée Colombienne. Personne n’est arrivé sur le Bloc oriental. Les prisonniers ont été emmenés à Bogota ! C’est d’abord la confusion, puis la consternation dans les troupes. Eliana préfère baisser la tête, cacher un sourire dans ses mains et vivre son soulagement en toute discrétion. Les prisonniers sont libres, 12 est… Ingrid Betancourt est libre !

Soudain des coups de fusils retentissent entre les arbres. Le signalement d’une attaque est donné. Des signes entre geôliers, ils se comprennent. Tout se passe très vite. Ne pas se faire découvrir, ne pas être ralenti, ne laisser aucun témoin derrière soi. Tous ces manquements sont passibles de mort.

Eliana a les larmes aux yeux lorsqu’elle met numéro 5 en joue, et hurle sa rage lorsqu’elle appuie sur la détente. Elle ne prend pas le temps de vérifier le pouls, le sang est partout, 5 n’a pas survécu. Eliana court à en perdre haleine, l’instinct de survie est plus fort que tout. Vaincre ou mourir.

 

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Utiliser un fait divers pour écrire une nouvelle. J’ai choisi celui d’Ingrid Bétancourt, parce que son histoire m’avait marquée.

3 Comments

  1. Mijo

    hello Telle,
    je suis chaque fois embarquée par les sujets que tu choisis, en lien avec l’actualité et en lien avec ce que l’humanité a de plus sombre. Je ne sais comment tu te documentes, en tout cas bravo! Tu tiens plusieurs incipits pour poursuivre sur une histoire plus longue.
    Mijo

    • christelle-hens

      Merci Mijo, les côtés sombres de l’humanité m’intriguent toujours et je tentent de les comprendre.
      Ce qui me fait le plus flipper est la méchanceté à l’état brute, celle qui n’a aucune histoire, celle qui existe seule.

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