L’évidence qui dérange

Alex se réveilla sous un éclairage puissant, ses paupières papillotèrent quelques secondes. Il était dans ce moment fugace où la douceur des songes est écartée par l’angoisse du réel. L’instant où le cœur s’accélère dans la poitrine. Le tube qui passait dans une de ses narines le gênait. L’odeur de désinfectant embaumant la chambre le rassurait.

-Comment vous sentez-vous ? lui demanda le médecin aux traits tirés et aux yeux rougis par la fatigue.

-Là ça va, même si j’ai l’impression qu’un semi-remorque s’est arrêté… sur moi.

-C’est à peu près ça…  Il parla de constantes et enchaîna un charabia incompréhensible. Rien ne sera plus comme avant. Mais vous arriverez à dompter votre corps et ses tourments, avait-il conclu avant de quitter la pièce.

Alex trouva l’entretien assez bref, mais qu’importe. Il eut le réflexe de soulever le drap, il n’aperçut que des bandages, beaucoup de bandages. Il reposa la tête sur l’oreiller, et ferma les yeux. Alors que son corps était encore sous l’effet de l’anesthésie, son cerveau, lui, tournait à plein régime. Il se mordilla la lèvre inférieure quand les flashs de souvenirs commencèrent à le bousculer.

Ses sept ans, Alex ne partageait ni les goûts vestimentaires, ni les goûts capillaires de Miranda, sa mère. Elle lui disait souvent que certains se damneraient pour avoir pareille chevelure. Miranda avait sorti l’argument choc « Le chanteur de Kiss a lui aussi les cheveux longs » Mais ce ne fût pas suffisant pour convaincre Alex. Il s’affirma, elle se résigna. C’est avec un petit pincement au cœur, qu’elle l’emmena chez le coiffeur.

Dans ces années-là, Alex avait toujours un ballon au pied à la maison, mais dans la cour de récré il n’était jamais choisi pour rejoindre une équipe. Même le prof de gym lui avait gentiment dit, en toute confidence, qu’il n’avait pas d’avenir dans le football.

Neuf ans, les moqueries s’intensifient, d’abord les garçons, puis les filles. Ce qui venait s’ajouter à l’exclusion, le rejet, parfois les coups. Chétif, il lui était difficile de les rendre, ça le faisait enrager. « Fais l’indifférent » lui avait conseillé son père. Alex avait tenté bien sûr, il contenait ses larmes. Mais les autres percevaient la blessure et s’engouffraient dans l’entaille. Il en était venu à la conclusion qu’il n’avait d’autre choix qu’encaisser les raclées et la honte livrée avec. Ses deux sœurs aînées le protégeaient dès qu’elles en avaient l’occasion. Mais là aussi Alex s’était demandé si finalement ce n’était pas pire.

Onze ans, avec le temps il s’était fait plus taiseux, et s’était concentré sur ses études. La complicité allait grandissante avec son père. David était d’une patience d’ange. L’amour débordait de ses yeux quand ceux-ci se posaient sur ses enfants. Alex sourit en repensant à la fois où David consentit, après quelques demandes insistantes, à lui apprendre comment se raser. Avec la délicatesse des gestes de son père, Alex avait eu la sensation d’être une poupée de cire. Il avait répété les mouvements avec fermeté et s’était légèrement coupé la joue. David s’était empressé de lui tendre la pierre d’alun pour calmer l’irritation. Et Alex de se rincer à l’eau froide. Pour une fois qu’il pouvait jouer les gros durs. Ce fût le jour où David réalisa qu’Alex n’était plus le bébé qu’il avait serré dans ses bras.

La respiration d’Alex s’arrêta un court moment lorsqu’il repensa à son premier amour, celui qui avait éclairé son quotidien. Elle s’appelait Lea. Il l’avait senti, elle était différente. Réservée, charmeuse, tout ce qui émanait d’elle était douceur et amour. Ils avaient longtemps fleurté. À l’ancienne. De simples petits mots manuscrits. Alex s’était découvert un côté romantique. La confiance se rompit brutalement, lorsque les messages furent exposés au grand public et que Lea fut elle aussi la cible des railleries du collège. Elle avait nié toute relation, encore moins de l’attirance. Il avait compris son repli, et n’en était pas moins meurtri.

Il avait des parents en or et il le savait. Ils avaient tout tenté pour le soutenir, pour le protéger, mais Alex ne rentrait pas dans le cadre. En tous cas, pas celui qu’on voulait lui imposer. Non conforme, inadapté, sa différence irritait le monde. Alex avait fini par se détester pour ça. Comme si la haine que les autres lui portaient, s’était immiscée dans sa chair. Il commença à se mutiler, un peu, au début. Puis plus fort. Puis trop. Pour se punir de quelque chose qu’il n’avait pas commis. La spirale infernale, où il n’en voulait qu’à lui, mais où il finit par écorcher ses proches. Alex s’était dit qu’il y avait pire que se sentir impuissant face à ces gens qui se déchaînaient sur lui. Le pire c’était l’impuissance qu’il avait pu lire dans le regard de ses parents. Comme le regard qu’on pose sur l’oisillon tombé trop tôt du nid.

Ses parents le conjuraient d’aller voir un psy. Du haut de ses seize ans, il avait hurlé « Ce sont les autres qui sont impitoyables avec moi, et c’est moi qui dois apprendre à accepter, et me faire soigner ? » Miranda avait bégayé un pauvre « Mon ange, c’est pour ton bien » Finalement il concéda à prendre rendez-vous. Au fil des séances, après avoir pleuré sa rage, vomis sa colère, il avait appris à s’accepter, à tolérer ses faiblesses. La peur était enfin contrôlable, il était prêt à avancer et affronter le déferlement de haine de ces inconnus qui savaient mieux que quiconque ce qui était bon pour lui. Ses parents qui avaient toujours été fiers de lui, étaient maintenant soulagés de le voir marcher les épaules droites et la tête haute.

Il trouva la phrase du médecin empreinte d’ironie « rien ne sera plus comme avant » Le combat n’était pas terminé, il ne lui serait pas facile de changer les mentalités. Mais pour Alex son corps correspondait enfin au garçon qu’il avait toujours été à l’intérieur.

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Une nouvelle avec effet de chute était le défi qu’il fallait relever.

6 Comments

  1. Françoise

    Cette nouvelle est très touchante. Dans la vie, nous sommes parfois au contact de personnes dites “différentes”, si nous pensions à les soutenir et à les comprendre au lieu de les juger… Ces personnes vivraient leur “différence” avec plus de sérénité… Bravo, Christelle.

    • christelle-hens

      Salut Françoise, tout à fait d’accord. Même si le texte est plutôt dur, il a la chance d’avoir des parents aimants. Ce qui n’est pas assuré dans tous les cas. J’ai parlé de “il” dès le départ, parce que je connais un gamin pour qui, depuis qu’il a 4 ans, s’est toujours senti garçon. Et je voulais respecté son ressenti. Contente si le texte t’a plu. Des bisous, Telle

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