Les nuits démoniaques de Rose

Des bruits sourds, des voix étouffées, des raclements sur le plancher à vous glacer le sang. Au départ j’ai cru que mon imagination me malmenait. Cependant cela fait déjà 6 mois que j’endure les agitations nocturnes et étranges de Rose. Son prénom donne des aires d’innocence, elle ne l’est pas, je le sais !

Je suis sain de corps et d’esprit, et la seule présence de ma voisine de 82 ans me met mal à l’aise. Elle a des yeux machiavéliques, là où d’autres n’y voit que de la candeur. J’étais si heureux d’avoir trouvé un logement abordable au cœur de Londres. Situé à proximité d’un petit parc. Malgré la météo passablement maussade, j’avais la consolation d’avoir la vue sur une petite étendue verte. Je trouvais l’endroit idéal pour ma dernière année d’étude.

Je me souviens de la première nuit. J’avais veillé tard devant mes livres. Épuisé, je m’étais glissé sous les draps pour me laisser gagner par une douce torpeur. Jusqu’à ce que je sois saisi par des bruits à l’étage supérieur. Des objets lourds trainés sur le sol, des objets qu’on laisse tomber. Le lendemain ma chère Rose, vint frapper à ma porte. Cette petite lady distinguée aux cheveux dégradés poivre et sel, et à l’accent pédant, se tenait aussi droite qu’elle le pouvait.

-Bonjour jeune homme, vous êtes Adrien, n’est-il pas ?

Je fus surpris qu’elle connaisse mon prénom. Elle ne me laissa pas le temps de confirmer.

-Je m’appelle Rose, comme la fleur. Je vis au dernier étage. Je suis désolée si je vous ai importuné cette nuit. Je voulais déplacer mon vaisselier et je n’ai pas vu l’heure.

Rose me tendit une assiette pleine de biscuits encore chauds.

-Oh, enchanté Rose, et merci. N’hésitez pas à m’appeler la prochaine fois. Il ne faudrait pas vous blesser.

À cet âge, on peut perdre la notion du temps. Et je m’inquiétais plus qu’elle ne se fasse mal en déplaçant des objets si encombrants. Alors je tâchai de vite oublier cet épisode. Mais je n’en n’eus pas le temps. Quelques nuits plus tard les bruits se répétèrent.

Roger, mon ami d’enfance, m’avait dit en se gaussant « Et pourquoi ne pas monter et sonner chez Rose ? ». Et bien, parce qu’elle n’a jamais daigné ouvrir la porte au moment des faits ! Soi-disant elle est sourde.

J’ai eu le temps de l’observer, malgré moi, au fil de longues heures studieuses devant la fenêtre. J’ai remarqué qu’elle allait s’asseoir sur le même petit banc à l’entrée du parc. Quoi de plus normal pour une personne de son âge d’aller se poster à un endroit où elle peut espionner tous les passants. À l’exception faite, que Rose y va toujours à la tombée du soleil. Elle m’a dit être gênée par la luminosité. C’est sûr elle préfère la brume, la pluie, le crépuscule, l’obscurité. Je l’ai vue secouer de la poussière aux pieds des plants. Un soir où j’étais moi-même dans le parc, j’ai réalisé que c’était des cendres ! Beaucoup de cendres.

Une après-midi je fus ébloui par un reflet de lumière. Je regardai, par réflexe, les vitres à l’autre bout du parc. Le ciel fort gris, et même plutôt menaçant, me convainquit d’une hallucination. C’est là que je vis Rose sur son banc. Elle manipulait son petit miroir de poche. Cet objet est la prolongation de sa main, il ne la quitte jamais. Il faut dire que Rose est plutôt coquette. Quelques minutes plus tard, un jeune homme vint s’asseoir à côté d’elle. Lorsque la pluie commença à tomber à grande trombe, il l’accompagna jusque chez elle. Les bruits sourds me réveillèrent à nouveau. La nuit fut horriblement longue. Je ne le vis pas repartir.

Ce petit manège se reproduit à intervalles régulières. Je les vois, ces jeunes hommes, entrer dans notre petit bâtiment vétuste. Et j’entends ces sons épouvantables.

J’ai un peu de mal à l’avouer, mais j’ai suivi Rose. Elle déposait des sacs de vêtements à l’église. Lorsqu’elle m’a surpris, j’ai habilement prétexté être à la recherche de la bibliothèque. Comme à son habitude, Rose a été très avenante et m’a expliqué faire régulièrement du tri chez elle. Elle avait encore beaucoup de vêtements de son défunt mari. Et comme d’habitude je n’ai fait qu’acquiescer, parce que je perds tous mes moyens face à elle.

Obsédé par mes études, je suis en général plutôt brillant. Ici mes résultats sont médiocres. Et je suis certain que c’est la conséquence des terribles nuits que Rose m’inflige. Roger n’en peut plus de m’entendre me plaindre. Il a du bagou et une bonne dose de confiance en lui.

-Je vais te prouver que ta voisine est douce comme la rosée du matin. Arrête de focaliser sur elle. Ça devient maladif Adrien !

-Non n’y va pas, laisse tomber, t’as raison je vais arrêter de parler d’elle.

-Adrien, tu es méconnaissable, je ne t’ai jamais vu dans cet état. Tu trembles comme une feuille quand tu parles de cette vieille ! Je vais lui dire de cesser ces déménagements intempestifs.

Il est descendu la voir sur son banc. Elle a sorti son petit miroir. J’ai remarqué un petit rayonnement sur le profil de Rose. Ils ont papoté. À mon sens, trop longtemps. Parfois un éclat de rire, des regards qui s’élevèrent vers ma fenêtre. Je me suis planqué, tel un animal apeuré. Et puis comme les autres, il l’a raccompagné chez elle. J’ai essayé d’appeler Roger, mais il a laissé son téléphone ici comme un abruti. Il ne revient pas. Les bruits au-dessus de ma tête m’ont fait frémir.

Il est 2h du matin, cela fait quelques instants qu’un silence angoissant à pris place. Cette fois j’appelle la police. On toque à ma porte. C’est sans doute Roger, qui va bien se moquer de moi et me raconter à quel point Rose est toute gentille. J’ouvre, le sang a quitté mon visage, je reste figé. Elle est là, seule, elle me sourit. Elle admire le reflet que lui renvoie son petit miroir. Je me sens maintenant apaisé. J’ai peine à croire que la créature face à moi a plus de 20 ans. La douceur de ses traits me séduit. Une beauté surprenante, envoûtante. Les charmes de Rose opèrent.

-Bonsoir Adrien, pourriez-vous m’aider à déplacer mon vaisselier ?

 

=======================================================================================

Ecrire une nouvelle fantastique était la proposition. Je me suis beaucoup amusée avec Rose 😀

9 Comments

  1. Bonjour Christelle !
    Quel plaisir de te retrouver, en plus c’est le dernier texte que j’ai lu de toi sur la plate-forme ! Et je vois que tu l’as bien remanié ! Le fait d’avoir transformé certains paragraphes, explicité d’autres et ajouté les temps du présent rend la nouvelle plus dynamique, plus mystérieuse et inquiétante. La fin ainsi modifiée fait plus de sens, et termine en beauté (ahah) une nouvelle qui monte crescendo. Une consigne encore réussie ! Au plaisir de lire les suivantes ! Belle journée à toi, Sabrina. (ps attention les coquillettes : a plus de 20 ans / me séduit… est-ce une phrase ajoutée au dernier moment? )

    • christelle-hens

      Salut Sabrina, Cool de te voir par ici. Je tente de rattraper le retard accumulé cet été. La nouvelle fantastique me tenait à cœur. Alors j’y ai encore passé du temps, et oui les deux dernières phrases ont été rajoutées dans un petit éclair de lucidité et enfin arriver à donner satisfaction au lecteur. Je suis contente si l’effet est réussi. Merci de t’être arrêté par chez moi. J’arrive chez toi sous peu 😉

  2. Françoise Minder

    Coucou Christelle, J’ai eu beaucoup plaisir à lire ta nouvelle . Elle est très “mystérieuse” et on a envie de vite découvrir la suite. la fin est très douce..Bravo, j’ai bien aimé. Françoise.

  3. Tatoun

    Une chose est certaine, on a envie d’en savoir plus…. j’adore quand une histoire commence de manière banale et se complique rapidement avec l’inquiétude d’un seul des personnages. On est happés par le texte et que demander de plus. Jolie réussite, le frisson est présent !

  4. Hello Christelle,

    J’avais lu ta première version sur EL sans la commenter. J’avais apprécié le mystère et les suggestions. À la lecture, il y avait une sorte de voix cotonneuse, envoutante qui se mariait parfaitement bien avec le personnage de Rose. Je trouvai le traitement de cette consigne très subtil même s’il fallut une seconde lecture pour bien tout comprendre. Avec cette version corrigée, tu apportes trouble et vivacité tout en gardant une intrigue raffinée. Bravo, j’ai adoré encore une fois ! Je sais que j’arrive un peu tard mais je souhaitais absolument te l’écrire. Au plaisir de lire les prochaines. À bientôt. Stéphanie.

  5. Mijo

    Cooki Telle,
    j’ai aimé cette inquiétude qui accompagne le lecteur et cette fin heureuse qui nous fait relâcher la pression . J’aime ton style on embarque de suite dans l’ascenseur émotionnel et l’on perçoit les angoisses, questionnement de tes personnages.
    Merci de ce moment de lecture.
    Mijo

    • christelle-hens

      Salut Mijo, chacun prend le texte comme il lui plait bien entendu.
      A mon sens la fin n’est pas heureuse, elle est totalement flippante. Parce que la petite vieille se transforme en jeune charmeuse et sans doute qu’il n’en reviendra pas, lui non plus… 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *