L’ascenseur de l’abysse

La haute tour de verre semblait insensible à l’orage nocturne qui grondait depuis quelques heures. Maria était loin d’imaginer que l’ascenseur dans lequel elle allait entrer exploserait son quotidien comme un feu d’artifice un jour de fête nationale.

En ce vendredi soir, le bâtiment avait été déserté. En attendant l’élévateur, Maria jeta un coup d’œil rapide aux notifications de son portable. Elle vit l’alerte rouge de l’application météo. Voulant profiter des dernières minutes de proximité avec Enzo, elle rangea son téléphone dans son sac.

Cela faisait déjà quelques mois que Maria et Enzo, tous deux avocats d’affaires, travaillaient ensemble. Elle avait été rapidement séduite par le charisme de son collègue dynamique aux cheveux emmêlés. Enzo, de son côté, ne montrait rien de son faible pour cette petite brune à la répartie facile.

Enzo, pressa l’étage du parking, dans les sous-sols. Le petit « ting » de circonstance confirma la fermeture des portes et l’engin entama sa descente. C’est à hauteur du rez-de-chaussée que la petite musique douce d’accompagnement grésilla, comme un vieux poste de radio, et laissa place au silence. La lumière se mit à trembler. Enzo adressa un regard réconfortant à Maria.

-Comme à chaque fois qu’on a de la pluie, l’ascenseur déconne un peu. Je demanderai à la secrétaire d’appeler le service de maintenance lundi.

Maria répondit par un sourire figé. Elle regardait le panneau électronique qui venait d’afficher le second sous-sol, quand un grondement sourd leur déchira les tympans. L’ascenseur s’arrêta net, ils perdirent l’équilibre, et se rattrapèrent à la rampe. L’éclairage principal s’évanouit. La lumière blafarde de secours prit le relais. Maria n’était pas claustrophobe et pourtant ce cube métallique lui parut soudainement trop exigu. Enzo eut le réflexe d’appuyer sur l’étage qu’il avait choisi précédemment, en vain. Il appuya sur le symbole de la cloche, aucun son. Impossible d’avoir le service de l’appareil en ligne.

-Cet ascenseur me fait flipper, j’appelle les secours.

Maria l’imita et sortit son portable. Leurs yeux sidérés se croisèrent.

-Putain ! Pas de réseau !

Le stoïcisme habituel d’Enzo avait disparu. Maria commença à suffoquer. Elle déboutonna son veston trop serré.

-Je n’en n’ai pas non plus ! Je n’aime pas ça du tout !

Enzo se massa les tempes.

-Élimine le 4G de ton téléphone, il nous faudra de la batterie.

Les bruits métalliques continuèrent de plus bel. Enzo s’obstinait sur toutes les touches du cadran dans l’espoir d’une réaction. Maria vit, grâce à la lampe de poche de son téléphone, un mince filet d’eau passer entre les portes. Elle regarda immédiatement le sol, souleva les pieds par réflexe. Le clapotis confirma ses craintes.

-L’ascenseur est en train de se remplir d’eau !

Enzo vit le sol briller et cette fois céda à la panique.

-Putain de merde, non ! Je ne veux pas crever ici !

-Dis pas ça !

-On est coincé dans le deuxième sous-sol d’un bâtiment vide, dans une saloperie d’ascenseur qui se remplit de flotte. Et nous n’avons aucun moyen de communiquer avec l’extérieur !

-Oui, c’est plutôt un bon résumé, ajouta Maria.

-On ne peut pas ouvrir les portes, on ne sait pas ce qu’il y a derrière !

-Mais on peut peut-être faire du bruit, y a peut-être encore un vigile ?

Enzo secouait la tête.

-Non, non, on va mourir enfermés comme des rats d’égouts !

De coutume tranquille dans les situations de crises, Enzo était méconnaissable. Maria remarqua le niveau de l’eau monter dans l’espace confiné. Cette boite de fer allait-elle vraiment devenir leur cercueil ? Elle laissa son instinct de survie parler.

-La ferme ! On a de l’eau jusqu’au mollet, alors arrête de perdre du temps avec tes jérémiades ! Prends-moi sur tes épaules ! Je vais essayer d’ouvrir la trappe au-dessus de nos têtes.

Enzo hébété par la situation, s’exécuta sans rechigner.

-Je n’arrive pas à l’ouvrir, je comprends pas !  Par contre, j’ai un léger signal de réseau, j’appelle.

Lorsque Maria raccrocha, Enzo avait de l’eau jusqu’aux cuisses. Il l’aida à redescendre. C’est avec un regard résigné qu’elle lui dit que les secours étaient en route.

-Génial, ils sont à combien de temps ?

-Dix minutes…

-L’eau monte si vite !

Il leva la tête, puis regarda sa collègue d’habitude sophistiquée, maintenant toute débraillée. En un quart de seconde il se rappela tout ce qui chez elle l’attirait. Il eut envie de se battre, il eut envie de survivre.

– T’as raison, on va la défoncer cette trappe !

Le souffle court, Maria monta à nouveau sur ses épaules. Elle cogna de toutes ses forces. Les mains en sang, elle ne sentait plus la douleur, juste la furieuse envie de sortir de ce piège. Enzo l’encourageait comme il le pouvait alors que chaque seconde semblait faire entrer l’eau plus rapidement. Lorsqu’elle redescendit, Maria n’avait plus pied. Les vêtements imbibés et lourds ralentissaient leurs mouvements. Ils se débarrassèrent de toute couche inutile. La tôle continuait à subir les pressions extérieures et les grincements stridents se firent plus forts.  Maria et Enzo battaient des jambes pour rester à la surface, et s’acharnèrent à l’unisson sur cette possible sortie. L’air se raréfiait. Ils frappèrent encore et encore sur le panneau de métal, jusqu’à ce que l’eau atteigne le plafond. Ils se serrèrent la main. C’est quand elle prit son ultime bouffée d’oxygène qu’elle vit des étincelles jaillirent dans l’eau. De longues secondes plus tard, des bras puissants la sortirent de son asphyxie. La première prise d’air lui brûla l’œsophage. Avec un vrombissement continu dans les oreilles, Maria n’entendait plus rien. Impuissante, elle observait cette scène de chaos. Elle regardait les pompiers s’agiter au-dessus d’Enzo. Son cœur s’emballa à nouveau. Elle voulut y croire, c’est sûr elle lui proposerait d’aller boire un verre. Elle reconnut les gestes du massage cardiaque. L’inquiétude la prit à la gorge. Une larme coula le long de sa joue quand l’un des pompiers secoua la tête, mit ses bras en croix pour signifier à son confrère d’arrêter.

 

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Il s’agissait d’entretenir le suspense, j’espère que j’y suis arrivée.

13 Comments

  1. nadine moncey

    Bonjour Christelle,

    Après tout ce suspense, j’aurais quand même bien voulu que ça finisse bien ! En tout cas, c’est super bien écrit et on tremble avec les 2 protagonistes. Bravo !

  2. William CARRULLA

    Bonjour Christelle
    Suspens bien entretenu jusqu’à la fin triste tout de même.
    J’ai aimé la mise en scène dans cet endroit réduit de taille mais vibrant de sentiments.
    À bientôt

  3. Coucou Christelle !
    Quel enfer cette nouvelle ! Franchement, tu as su maintenir le suspense jusqu’au bout, et on luttre nous aussi contre cette eau qui s’engouffre et qui ravage tout. Notre coeur bat comme celui de tes protagonistes qui se bagarrent contre les éléments, faisant appel à leurs ressources, malheureusement, cette fois-ci, ce ne sera pas suffisant pour eux. En tant que lecteur, on ne peut s’empêcher de frémir, car on aurait préféré un moment de soulagement, mais en tant qu’auteur, tu as réussi ton pari. bien joué ! Sabrina.
    (j’aurais pas utilisé le terme “jérémiades” dans la situation, l’urgence devrait faire tomber tous les codes, surtout ceux de la parole)

    • christelle-hens

      Je suis contente si ça a été l’enfer, haha. Pour les jérémiades… c’est mon côté old-school peut-être. Aurais-je du mettre, “arrête tes conneries”? J’hésite encore.

  4. Julie Dambly

    Oh… dommage. J’aurais aimé une fin moins brute. Où on aurait peut-être pu choisir, imaginer… la fin est un peu courte, disproportionnée par rapport à la longueur de l’histoire globale. Pour le reste, j’adore !

    • christelle-hens

      C’est toujours le côté challenging avec les 6,000 signes. Tout mettre en place, avoir une intrigue et une chute surprenante. J’ai essayé de le maintenir en vie… et puis je n’y suis pas arrivée. Avec l’entrainement je développerai sans doute encore plus de concision qui me permettra de jongler encore mieux avec le destin des personnages. 😀

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