La colère des entrailles

« Oui inspecteur, j’étais au courant que Miguel trempait son biscuit ailleurs ! Non je ne l’ai pas tué ! » C’était ce que l’élégante Eva, la veuve pas si éplorée, avait lâché lors de l’interrogatoire.

Son mari avait été retrouvé sauvagement assassiné dans les sous-sols de son bureau. Miguel était le co-fondateur d’une startup, CreaSound. Son associé, Bruno Abyllen, très peiné par les événements, avait dépeint la victime comme travailleur, un « mâle Alpha », qui dérapait parfois dans sa communication avec les collaborateurs. « J’admirais sa vision, sa stratégie. » Avait-il déclaré.

Gemma, sa maîtresse, la chargée de recrutement, était également très affectée par le décès de Miguel. Même s’il avait rompu sans une once de courtoisie, elle avait pour lui beaucoup d’estime.

Chargée de l’enquête depuis 72 heures, Monica subissait la pression du nouveau commissaire divisionnaire, préoccupé par le rendement. Elle se servit un énième café. Elle s’enferma dans son bureau et ouvrit la fenêtre. Le crépitement du papier qui brûlait, quand elle prit sa première bouffée de nicotine, lui plut. Apaisée, elle expira lentement. Son regard se dirigea vers la table jonchée de photos, dépositions, et pièces à convictions. Zakaria, son coéquipier, entra sans frapper. « On a du nouveau !

-Je t’en prie, Zak, entre…

-L’arme du crime était tranchante. ‘fin ça on pouvait s’en douter quand on a vu le corps. Bonne nouvelle, notre gaillard s’est courageusement débattu et le légiste a pu récupérer des fibres et cellules épithéliales du tueur. Par contre, pas de correspondance ADN avec la base de données. Je crois qu’il faut qu’on reparle à notre mante religieuse. » Zakaria avait tendance à donner des surnoms aux suspects des affaires, ce qui amusait somme toute assez Monica. Elle rassembla ses longs cheveux blonds en chignon. Se Frotta les yeux comme pour s’éclaircir les idées.

-Oui ça ne fera pas plaisir à la veuve, mais je compte sur toi pour la faire parler. L’alibi de la maitresse est en train d’être vérifié, donc on se focalise sur la mante religieuse et Confucius. » sobriquet donné à l’associé, Bruno, habité par la philosophie chinoise et dont le bureau était orné d’éventails, nunchaku et théière. Zakaria avait hésité avec « deux de tension », vu le dynamisme débordant de l’individu.

Une robe noire épousait joliment les formes de la veuve. Le deuil lui allait bien. Monica avait eu raison de compter sur le charisme de Zakaria. Ou alors était-ce ses yeux émeraudes ?

-On sait maintenant que votre mari s’est défendu.

Eva resta impassible. Monica fit un hochement de tête à peine perceptible en direction de Zakaria. Il enchaina.

-Les éclaboussures de sang attestent de la violence des coups infligés à Mr Martinez.

Eva baissa la tête.

-Son infidélité me faisait mal, mais je me disais qu’on avait construit autre chose que cette intimité, quelque chose de plus grand. Je vous le répète, je ne l’ai pas tué.

Monica fut plus touchée qu’elle ne l’aurait voulu par cette déclaration. Zakaria continua avec respect.

-Lui connaissiez-vous des ennemis ?

-Non. Les yeux d’Eva se perdirent dans le vague. Miguel n’était pas toujours commode. Il était très honnête, sans doute un peu trop, peut-être mal…

-Faites-vous référence à sa rupture avec Gemma ?

-Non, j’espère que la pauvre s’en est remise. Je sais qu’il a voulu revendre les parts qu’il avait dans CreaSound récemment. Bruno l’avait apparemment très mal pris. »

En dépit de la distance que Monica et Zakaria s’évertuaient à prendre avec ces drames humains, la réalité les égratignait malgré eux. Sur la route vers le domicile de l’associé, le silence s’imposa dans la voiture.

Confucius, enfin Bruno, les reçut comme à leur première entrevue, très attristé. Les pièces de la maison étaient empreintes d’une ambiance zen. Il accepta de répondre à toutes les questions.

-Je ne lui connaissais pas d’ennemi. Même si comme je vous le disais, son tempérament ne lui attirait pas que de la sympathie. Sa femme peut vous en parler. Il avait demandé le divorce il y a peu.

Monica et Zakaria restèrent un peu surpris qu’Eva n’eut partagé ce fait important. Zakaria évoqua la revente des parts de CreaSound. Confucius eut chaud et remonta un petit peu ses manches. Monica cru percevoir le début d’un bandage sur le bras, mais ne l’interrompit pas.

-Miguel était lunatique. J’ai été déçu qu’il ne partage pas le même rêve que moi. Mais cette revente impactait plus notre investisseur que moi.

-Vous auriez perdu les fonds.

-Pour réussir, on doit apprendre à combattre, persévérer et souffrir.

Décidemment son surnom lui allait à ravir. Monica décida d’accélérer les questions.

-J’ai remarqué que vous aviez un nunchaku dans votre bureau, avez-vous d’autres armes ?

-Oui j’ai un sabre, il est dans le coffre-fort de CreaSound. Il déglutit, vous ne pensez quand même pas…

-Mr Abyllen, nous savons maintenant que Mr Martinez s’est débattu avant de mourir. J’aimerais que vous me montriez votre blessure à l’avant-bras. Il ôta immédiatement son bandage pour montrer une brûlure dont la marque était sans équivoque, celle d’un fer à repasser.

Les deux inspecteurs accompagnèrent Bruno dans les locaux de CreaSound, les membres du personnel tentèrent de rester concentrés. Gemma intriguée les rejoignit dans le bureau de Confucius. Il ouvrit le caisson métallique, Monica sortit le sabre maculé de sang séché. Zakaria lui demanda qui d’autre avait accès à ce coffre-fort. Confucius sidéré cherchait ses mots. Ses yeux se tournèrent vers Gemma.

-Vous n’avez pas fait ça ?

-Il est à vous ce sabre !

Monica hallucinée par ce qui se déroulait sous ses yeux, s’adressa aux suspects.

-Sachez que nous avons l’ADN du tueur, et j’imagine qu’il correspondra à l’un de vous deux.

Alors que des larmes débordaient sur ses joues, le regard de Gemma dégageait une fureur indescriptible.

-Il se pensait tout puissant ! Et moi la petite DRH dont il avait bien profité. Il m’a rejetée ! Moi, et notre bébé !

 

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Une nouvelle dite de genre “noire”, j’espère que vous avez aimé ce côté ténébreux.

11 Comments

    • christelle-hens

      Merci de m’avoir aidée à trouver les mots justes… bon même si je la relirai dans 1 mois et je me dirai que j’aurais pu être plus précise, plus directe, plus fine, plus… plus… 🙂

  1. nadine moncey

    C’est la première fois que je lis ton polar, je ne l’avais pas lu sur la plate-forme de l’Esprit Livre. C’est plutôt réussi et comme toujours ton écriture est limpide. Bravo !

  2. Salut Christelle, quel que soit le genre demandé en consigne, tu trouves toujours un moyen de le tourner à ta sauce, et ça me plaît beaucoup 🙂 ! Ici, le polar est teinté d’humour, avec les surnoms donnés aux suspects, une préférence pour Confucius bien sûr. Seul bemol pour moi, mais ça a été le cas pour tous les textes sous ce thème, c’est très rapide, et j’ai eu du mal à suivre, Eva, Gemma, j’ai dû relire. Mais 6000 signes pour incorporer un meurtre, du suspense, des personnages et l’arme du crime, c’est plus dur qu’un Cluedo! Au plaisir, toujours, belle journée à toi, Sabrina.

  3. christelle-hens

    Merci pour ton soutien Sabrina. Oui c’est difficile de respecter un format aussi court. Par contre je ne peux que loué ce système qui nous pousse toujours plus loin. Faire le tri dans les idées, c’est sans doute ce qui m’est le plus compliqué. Là, je suis à la consigne “brève”… Le pire du pire est arrivé. Je vais encore finir chauve 😉

  4. Bonsoir, Christelle,

    J’ai vu le lien vers ton blog, et je suis venue directement ici, sans passer par la plateforme.

    C’est vrai que 6000 caractères pour cette histoire, c’est vraiment peu : quasi tous les éléments de l’histoire mériteraient plus de développements. Bravo pour la prouesse !

    Je te souhaite une très belle soirée.

    Béatrice

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