Idylle avec une brune racée

Ce soir-là, rien ne m’avait préparée à cette rencontre. Rien ne m’avait préparée à toi. L’ignorance comme seule insolence. Telle occurrence est unique, et dès lors un peu cynique. Mais je me suis laissée gagner par l’excitation de l’inconnu, l’émulation de la parvenue. Après ce premier contact, les autres ne sont que contrefaçons. De pâles imitations. Comment ranimer l’émerveillement ? Tel est mon tourment. Je peux vivre le plaisir de la retrouvaille, certes. Mais il n’égalera pas celui de l’original. Sauf, peut-être si je venais à te rencontrer une dernière fois… Si seulement je réalisais que c’était la dernière fois.

Oh, toi ma belle brune, je me souviens de notre premier baiser.

C’était dans un petit bar. Le Mappa Mundo, bondé à tout rompre, où les inconnus semblent se connaître. Un petit bar où les tables sont alambiquées. L’antithèse de l’espace rentabilisé. Les gens parlent fort, et ont tous en main un peu d’or. On m’a présentée à toi, j’avais mon stéréotype bien ancré. Avec ta renommée dévote, je ne donnais pas cher de notre idylle. Mais comme l’ami d’un ami, est un ami, j’ai fait confiance. Et mince ! Tu m’as plue ! Séduite dans l’instant. Je franchissais un interdit que je m’étais moi-même imposé. On m’avait parlé de la fraîcheur de ton discours, reconnue par les connaisseurs, rarement apprivoisée. J’ai été surprise par ton goût corsé, ensuite emportée par ton caractère atypique. Tout contre ma langue, tu as laissé ton empreinte, déployé les saveurs de ton nectar, le relief de ton amertume, l’arôme de tes terres anciennes.

Pour t’empêcher de t’échapper, je préférais te laisser me posséder. Chaque fois un peu plus. J’avais l’illusion de m’approcher de toi.

Je me sentais l’élue d’une romance un peu particulière.

Timidement, je t’observais. Au sommet de ton calice, ta houppette crémeuse, que pourraient te jalouser les gueuzes. Sous ta robe acajou, se cachent bien des secrets. J’avais détecté ton côté pétillant, discret à souhait. Tu transpirais ces siècles de savoir-faire, transmis par ces générations de frères. Tu n’as que faire de plaire, seul compte ce houblon d’exception. Tu m’as laissée entrevoir certains de tes trésors. Ceux qu’on ne voit pas en dehors. Ceux qui coulent en nous, pauvres mortels, et peuvent nous mettre à genoux. Si la vigilance nous manque, et qu’on en vient à sous-estimer ta puissance.

Puis, tu es partie sans prévenir, c’est ma faute. Enivrée par l’enthousiasme de ta présence, je n’ai pas été assez attentive. C’est abandonnée, esseulée, que j’ai succombé à l’infidélité. Si peu de temps après t’avoir connue. Je ne suis pas fière. Je dois te l’avouer. Voilà que je voulais en bécoter d’autres. De toute ma naïveté, j’ai pensé qu’elles pourraient t’égaler. Des blondes, puis des brunes. Parfois plus douces, parfois plus insipides.  Elles te ressemblaient toutes un peu, tu sais. Mais aucune n’avait ton essence. Certaines, n’en valaient même pas la peine !

J’ai cherché avec allégresse, la sensation de cette première fois. Comme si tu m’avais fait une promesse. Celle de l’illumination, là où les perceptions sont à nu. Mais elle n’existera plus. Même avec tes sœurs, ce n’est pas la même saveur. Rien ne pourra te remplacer, toi ma belle brune, ma première Leffe ! Radieuse… Pas si pieuse.

 

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S’exercer avec la méthode du pastiche. Partir d’un texte connu “La première gorgée de bière” de Philippe Delerme, et en faire une parodie.
Il semblerait que je n’ai pas réussi cet exercice. Néanmoins le texte me plait quand même, alors je le partage.

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