Gina et le magicien borgne

Gina en avait ras les pattes ! Elle sortait à nouveau découragée du cours. Foi de souris et crénom d’un cheddar, elle était pour sûr en pétard. Elle en avait plus qu’assez d’obéir aux ordres de « La Furie », surnom de son abominable prof de danse. Elle ne lui ferait plus cadeau d’un seul effort. Épuisée, Gina jeta ses pointes à la poubelle et se perdit dans un sanglot.

Non loin d’elle, un vieux borgne n’avait rien perdu de la scène. Il prit un balai, et commença à brosser la grande salle où s’alignaient les miroirs et quelques bancs. Puis il s’attarda à épousseter celui où Gina était assise. Alors que la petite souris retrouvait doucement sa respiration, il l’interrompit.

– Ça t’ennuie si je récupère tes chaussons pour les donner à quelqu’un qui aime vraiment danser ?

Gina fulminait, et lui jeta un regard assassin.

– Comment osez-vous ? Contentez-vous de balayer ! dit-elle fermement.

Il fit glisser ses pattes rapidement, s’allongea sur un pied en pointe et fit une pirouette, avec son balai comme partenaire.

– Il faut beaucoup s’exercer pour balayer correctement. Les petits coins, les arrondis, les dessous de bancs. Il fit cligner le seul œil qui lui restait et décocha un large sourire.

Éberluée, Gina lui demanda.

– Vous venez de faire une « pirouette en dedans », là ?

Le borgne ne répondit rien, il se contenta de hausser les épaules, et d’incliner ses paumes vers le ciel.

–Faut toujours que je fasse plus et mieux, la Furie en a toujours après moi. Chaque fois qu’il y a une compétition, je panique, je rate tout. Je n’ai même pas envie d’y participer demain, ça ne sert à rien !

Le borgne s’assit à côté d’elle. Gina continua à s’épancher.

– Je fais de la danse depuis souriceau, dès que j’ai pu me mettre des chaussons aux pattes. C’est ma passion !

– Finalement, l’important quand on est dans ce genre de compétition…

– C’est de participer ? Gina grimaça une mine septique.

– Oui, de participer, et de tout donner. Être fière de toi, pouvoir te dire que tu as été meilleure que la fois précédente. Te dépasser. Apprendre, toujours apprendre.

– Plus facile à dire qu’à faire, Gina baissa le museau. Même si je rêve d’être une souris-étoile.

– Alors que font tes chaussons dans cette poubelle ? Tu perds du temps, va plutôt t’entraîner.

Gina ne pouvait se l’expliquer mais la présence du borgne et ses mots l’avaient rassurée. Elle récupéra ses chaussons. Lorsqu’elle se retourna seul le balai était en appui sur le mur. L’inconnu bienveillant avait disparu.

Le lendemain, Gina aperçut le borgne, sans balai cette fois. Elle alla le saluer. Il l’accueillit avec un sourire, elle eut envie de le remercier pour la veille. Mais elle n’en eut pas le temps. Le borgne fit sa voix douce comme pour lui confier un secret.

– Pourrais-tu mettre ta patte sur ton cœur, dis-moi ce que tu sens ?

– J’ai pas le temps, là…

L’œil du borgne se fit plus insistant.

– Oui, bon d’accord, ben il bat très fort et j’ai très peur, voilà !

Le borgne eut l’air satisfait de cette réponse.

– Peux-tu te rappeler d’une occasion où ton cœur a battu aussi fort, mais cette fois parce que tu étais contente ? Enthousiaste à l’idée de vivre un moment ? Le jour de ton anniversaire peut-être ?

– Oh oui, je me souviens de la fois où on a organisé une fête à la maison. Les grandes choses, sans poil et aux longs bras, étaient partis en vacances.

– Les humains.

– Oui c’est ça, et on avait piqué les céréales des petits humains qui chouinent fort. Récupéré du pop-corn et réussi à mettre la musique. C’était trop bien. J’étais très excitée à l’idée de commencer la fête, mon cœur battait très fort.

– Très bien, je vois que tu te souviens de cette sensation.

Gina secoua vigoureusement la tête en signe de confirmation.

– Et si je te disais que ton cœur bat aussi fort juste parce qu’il veut te rappeler que cette compétition est une nouvelle occasion de danser ? Qu’il est impatient de la vivre avec toi, comme une fête. Pourrais-tu essayer de l’écouter ?

Un sourcil relevé, Gina n’était pas convaincue, mais prête à essayer. Elle entra en classe avec un grand sourire et eut très envie de danser. Pleine d’énergie, elle se concentra sur son cœur, ses mouvements, la musique. Les pattes de Gina fonctionnaient presque toutes seules. Elle ne trébucha pas une seule fois sur sa longue queue. Pour la première fois depuis longtemps, la Furie la complimenta. Elle chercha le borgne après le cours mais ne trouva qu’un petit mot sur son sac. « Ton cœur te rappelle que tu aimes danser. » La jeune souris, plus motivée que jamais, suivit toutes les leçons avec une grande attention. Au terme de chaque cours elle retrouvait une carte, avec le même message.

Gina était persuadée que le vieux borgne était un magicien ou un sorcier. Parce que les souris sorcier, ça existe ! D’ailleurs comment pouvait-elle réussir tous ses placements, alors qu’elle n’avait rien fait de plus que penser un peu chaque jour à son cœur et à l’impatience de danser ? Alors elle commença à en parler aux copines, mais les réponses de ses consœurs ne furent pas ce que Gina avait espéré.

– Faut que t’arrêtes les Cheetos, ma pauvre, y a tout sauf du fromage là-dedans !

Les semaines passèrent, même si la Furie indiquait toujours les positions sur un ton aussi sévère « Relevé, piqué, posé », elle avait arrêté de sermonner Gina. De son côté la jeune danseuse s’entraînait de plus en plus, et ce toutes les nuits. Chaque moment était mis à profit. La seule chose qui chagrinait Gina était qu’elle ne voyait plus le borgne. Même si elle recevait encore les cartes.

Vint le jour de l’audition la plus importante de l’année. Un léger clignement de l’œil pour s’habituer à l’éclairage intense du spot braqué sur lui, Nick, le reporter en vogue, commentait l’événement du moment.

– Sous le plancher de l’opéra Garnier, l’excitation est à son comble ! Les petits rats de l’opéra s’échauffent…

– Nous sommes des souris ! s’offusqua une ballerine qui passait derrière lui. Faites la différence, que diable !

– Oui, bon…

Nick regarda à nouveau la caméra pour enchaîner :

– Les souris de l’opéra s’échauffent pour l’audition la plus importante de l’année…

Le caméraman fit pivoter l’objectif sur les danseuses très occupées à leurs étirements, à resserrer les cordons de leurs chaussons, ou ajuster leur tutu. Nick alla à la rencontre d’une danseuse.

– Bonsoir, allez-vous participer à l’audition ?

Gina arqua un sourcil.

– Et selon vous, où donc pourrais-je bien aller, le poil gominé de la sorte ?

Nick ne se laissa pas désarçonner.

– Êtes-vous dans les favoris pour la sélection ?

– Je l’ignore, mais je suis impatiente d’entrer en scène.

Nick aurait préféré un peu d’angoisse pour les téléspectateurs, mais il lui souhaita bonne chance. Il s’éloigna pour aller interroger d’autres ballerines.

Gina reprit ses assouplissements, tordit ses pattes dans tous les sens comme de la pâte à modeler. Quand ce fut à son tour, elle prit une grande inspiration, posa la patte sur son cœur en s’avançant sur les planches. Les longues heures d’entraînement se notèrent dans la perfection de ses placements, la grâce de ses mouvements, la délicatesse de ses enchaînements. Quand Gina eut fini sa prestation, elle se sentit bien. Heureuse d’avoir fait le maximum, elle ferma les yeux un court instant pour savourer le moment. Elle n’en était pas certaine, mais en saluant les examinateurs, elle crut apercevoir le sorcier, enfin le borgne, parmi eux !

Les auditions terminées, elle retrouva une carte posée sur son sac « Ton cœur a dû battre si fort. Je t’ai vu briller, telle une souris-étoile. »

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L’exercice ici était d’écrire une nouvelle pour enfant, et convaincre les parents par la même occasion ;o)

6 Comments

  1. Caroline Mauron

    Chère Telle, Je commence aujourd’hui ma formation sur Esprit-livre. En explorant site et blogs, je vient de tomber par hasard sur ton texte. Les premières lignes m’ont littéralement aspirée 🙂 Humour, rimes, métaphores… tout ça réunit en introduction : wouah… Malgré le fictif de l’histoire de cette petite souris, le ton m’a ramenée 30 ans en arrière, au conservatoire (de musique par contre). La description permet d’imaginer parfaitement la scène. Bien que tu sois très précise dans le déroulement, tu laisses libre court à l’imagination du lecteur : le borgne n’est-il que le fruit de l’imagination, justement, de Gina ou balayait-il réellement la salle? Est-ce une sorte de Jiminy Cricket? Abstraction faite du statut de souris de Gina, on pourrait presque s’identifier au personnage et en tirer une jolie leçon de vie.

    • christelle-hens

      Enchantée Caroline !!
      Merci pour ton agréable commentaire qui me va droit au coeur (il bat plus vite et plus fort du coup) 😉
      Bonne formation sur l’Esprit Livre, j’y ai appris beaucoup et j’ai pu publier quelques nouvelles alors que je n’avais jamais écrit avant. Tu pourras y tester différents genres et trouver celui qui t’attire. Bonne route à toi, et peut-être que je pourrai te lire également 🙂

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