Fantasme ensoleillé

J’entends des rires, puis parler français. Ça fait un moment que je n’ai plus entendu cette langue. Ils sont quatre, deux garçons, deux filles. Je me reconcentre sur mes prochains itinéraires dans Google Maps. J’aimerais aller voir une des nombreuses plantation de thé qu’offre le Sri Lanka. Il paraît que cette région montagneuse est d’une beauté rare. Je tape Nuwara.

-Hello, may I take this seat?

Oh, mais c’est l’un des francophones. C’est quoi ces yeux noisettes, et ce sourire enjôleur ? Il a un T-shirt rouge qui fait ressortir sa peau mate, un maillot jusqu’au genou et des sandales de plage. Il a un look plutôt surfeur détendu qui contraste avec ma dégaine d’aventurière.

-Oui, oui, je n’attends personne.

Je t’attendais toi beau brun, raconte-moi ta vie, reste un peu ! Victoire, reste calme, inspire-expire. Ce n’est pas parce que tu ne sais plus comment s’écrit le mot « coït », qu’il faut se jeter sur le premier venu.

-Ah vous parlez français. Moi c’est Max.

Toujours ce sourire à craquer.

-Victoire, enchantée.

Pff, de toute façon je repars dans trois jours pour une autre ville. Avec ma veine, celle qui le suit du regard est sa demoiselle. Bref, revenons à nos infusions, à notre thé. Je suis à 8,000 kilomètres de mon quotidien et je respire enfin. Un peu moins de 40 jours sur les routes, 18,000km parcourus, 5 pays traversés. Je n’ai jamais autant bougé, et pourtant la sérénité est mienne. Je n’ai jamais cru que j’arriverais à le faire seule. Démissionner, empaqueter, décoller.

Le perron de cette auberge, où souffle une légère brise, est juste parfait pour un petit arrêt dans le temps. Ceux que je ne faisais jamais avant. Je contemple toutes les déclinaisons verdâtres de cette nature généreuse. Les teintes chaudes du crépuscule sont comme des caresses que je savoure. J’hume le Jasmin diffusé par l’encens, tout en sirotant un petit jus de papaye bien frais.

-Excuse-moi, comme tu n’attends personne, veux-tu te joindre à nous ?

Encore lui ! Faut qu’il arrête d’être aussi charmant. C’est criminel de faire ça à une pauvre innocente en mal d’amour. En plus je la vois sa copine qui s’agite derrière. Elle est plutôt mignonne, ça y est, elle me déprime. La dame s’impatiente, elle l’appelle. Il lui fait signe de la main et attend ma réponse.

-Ah euh, oui c’est vrai, je suis seule, mais j’ai une belle marche qui m’attend demain et je suis vannée de celle d’aujourd’hui. Merci pour la proposition.

-Ce sera pour une prochaine, bonne soirée.

Il rejoint sa belle, la prend dans ses bras et lui pose un baiser sur les cheveux.

Il est 4h du matin, j’ai peu dormi mais j’ai décidé de voir le lever du soleil. Je me prépare le plus discrètement possible dans le dortoir des femmes. J’enferme mon sac à dos dans le tiroir à cadenas, et je prends le strict nécessaire avec moi. Alors que je progresse vers la sortie de l’auberge, les rêves de cette nuit me reviennent en tête.

Mon visage s’empourpre. J’ai rêvé de Max. On avait dépassé la phase connaissance, lune de miel, on était carrément dans le charnel. Et c’est sûr, sa donzelle n’était pas présente. Je ne me souviens pas de l’endroit, juste des sensations. Mes lèvres avaient pu toucher les siennes, j’avais pu goûter sa langue, tout semblait avoir été ralenti, la magie des stimuli. J’avais une main dans ses cheveux, l’autre sur le creux de son dos, à la naissance de ses fesses. Je pouvais sentir ses muscles se contracter. Je sentais le poids de son ventre sur le mien. Nous ne faisions qu’un. Son souffle sur mon visage.

Une voix me chuchote.

-Salut, tu vas où ?

Je me saisis. C’est Max ! Mon fruit défendu ! Je bégaie.

-Euh oui, je m’en vais !

Je suis gênée, mes joues sont encore rouges. La honte intersidérale.  Allez, allez, il ne sait pas que t’as rêvé de lui tout nu.

-Oui ça je vois. Désolé, je voulais pas te faire peur. Dit-il doucement, en plantant son regard dans le mien.

-Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait une autre âme éveillée à cette heure-ci. Je vais voir le lever du soleil.

-ça te dérange si je t’accompagne ? Ils dorment encore tous comme des masses.

C’est-à-dire ? M’accompagner ? Et ta dulcinée elle est enthousiaste à cette idée ? Oh et puis mince, les absents ont toujours tort.

-Ah, si t’es prêt, on y va.

Tiens, je me rends compte que je viens d’accepter de marcher avec un inconnu sur un chemin inconnu dans un pays inconnu. Mais je suis complètement maboule !

-Victoire, c’est un prénom plein de promesses ça ?

-haha des promesses oui, pas des acquis. Je ne fais pas toujours les bons choix.

-Tu as fait celui de voyager seule apparemment, c’est pas banal.

-C’était plus un acte de survie qu’une volonté propre. Tu sais bien, le mal actuel. J’étais investie dans ma carrière, je ne comptais pas mes heures, ni mes frustrations, ni mes manques. Un jour mon corps, en bon messager de mon psychique, m’a dit « merde ».

C’est moi ou je suis en train de lui raconter ma vie ? Moi qui suis plutôt réservée habituellement. C’est hallucinant comme je me sens à l’aise avec lui. Bon je le trouvais très tendre aussi cette nuit, dans les limbes de mon imagination. Heureusement que nous sommes dans la pénombre. Il ne voit pas le sang me monter au visage, chaque fois que je repense au contact de sa main sur mes seins.

Nous arrivons à Horton Plains après une bonne heure en tuk-tuk. Et oui, il y a moyen de fantasmer dans un tuk-tuk. Max est à l’écoute et n’est pas là pour étaler ses réussites personnelles. Il me fait me sentir intéressante, malgré les faiblesses que je lui avoue.

-Assez parlé de moi, et toi Max, pourquoi le Sri Lanka ?

-On est avec un couple d’amis qu’on connait depuis toujours. Gabi avait besoin d’un break, un peu comme toi en ce moment.

Son regard se fait d’un coup plus sombre, je peux ressentir la tristesse et l’amour qu’il a pour sa douce.

-C’est beau ce que tu fais pour ta moitié.

-Ma moitié ? Qui Gabi ? Mais c’est ma sœur !

L’aurore nous offre ses couleurs à l’horizon. Max vient de percevoir le sourire qui s’affiche sur mon visage.

 

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S’adonner à la nouvelle sentimentale, jouer avec les archétypes féminins et masculins. Au départ sur la réserve, j’ai finis par trouver mon style.

3 Comments

  1. Coucou Christelle !
    Je commence ma vie post Esprit-Livre et viens te faire un coucou par là, sur un texte que j’ai déjà commenté. Je vois les corrections que tu y as apportées, et en effet, ça rend la nouvelle plus vivante, plus concise et toujours drôle. J’aime bien mieux la fin que tu as choisie ! Un plaisir de relire ton texte et il me tarde de lire les suivants… que je n’aurais pas lus auparavant sur la plate-forme, hâte de voir comment tu t’en tires de certaines consignes ! Belle journée à toi, Sabrina !

  2. Tatoun

    C’est facile mais j’adore les thèmes: le voyage, les rencontres, la recherche de soi et de sa sensualité….. genial. J’ai bien souri au « les absents ont toujours tort ». J’aurais bien eu envie de les accompagner encore un peu ces deux là 🙂

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